Par Mathieu Dehoumon
Près de 20 millions d’hectares de terre, surtout en Afrique, ont été ces derniers mois cédés à des investisseurs. Le Madagascar a cédé 1,3 million hectares de terres cultivables à la société coréenne Daewo. La République Démocratique du Congo aurait vendu 2,8 millions d’hectares à la Chine. En Angola, une possible location de 20000 hectares de terres a été signée en faveur du groupe britannique Lonrho. Au Mali, au Mozambique, en Éthiopie, au Ghana, en Ouganda ou au Soudan, les terres cultivables attisent l’appétit des investisseurs étrangers. Au Sénégal, l’Arabie Saoudite aurait acquis des morceaux du pays pour y construire une nouvelle capitale qu’ils loueront à l’Etat sénégalais. D’autres Etats du Golfe comme le Koweït et les Emirats arabes unis, se préparent à participer à la compétition de « la ruée vers le Sud ».
Comme causes de ce phénomène, on soupçonne les crises alimentaire et financière de 2007 et 2008 qui semblent pousser certains pays à se ruer vers les terres arables de l’Afrique en vue d’assurer l’approvisionnement de leur grenier pour l’avenir. Ces pays, très ou totalement dépendants des importations pour leur alimentation, ont mesuré les risques liés au marché mondial de plus en plus fluctuant et incertain et, prennent leurs dispositions pour mettre leurs populations à l’abri de tout déficit alimentaire. La nécessité de faire recours à des terres étrangères réside dans le fait que, les acquéreurs, notamment les plus gros, sont ceux dont les conditions géoclimatiques ne favorisent pas le développement agricole. L’exemple de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar, est souvent cité. D’autres pays n’ont pas assez de terres disponibles pour couvrir leurs besoins croissants, ce qui les amène à “délocaliser” leur production agricole. On cite ici la Chine, la Corée du Sud et l’Inde. Même si l’investissement étranger en Afrique est en soi à encourager, il faut situer la responsabilité des dirigeants africains et penser à la situation des petits paysans pour l’avenir.
En effet, après les gisements de pétrole, les minerais, les bananeraies et autres richesses, certains responsables africains actuels se lancent dans le bradage des terres agricoles. L’acquisition des terres africaines par les pays riches ne s’apparente-t-elle pas à une nouvelle forme de colonisation, non plus certes par la force des canons, mais par la séduction de l’argent ? L’argent, rien qu’un mode d’échange qui n’a de valeur réelle que dans le présent et qui ne présage de rien pour l’avenir ! Pourquoi donc octroyer les meilleures et les plus irriguées terres aux investisseurs étrangers sans se soucier de l’avenir des petits paysans ou des populations locales, sans les consulter ? Quel est le sort qui leur est réservé une fois que les nouveaux propriétaires et exploitants vont s’installer ?
On conçoit bien que des investisseurs étrangers négocient, dans les pays d’Afrique, des accords visant à utiliser des terres cultivables. Mais une telle démarche doit respecter la dignité des populations africaines et s’inscrire dans une perspective de développement humain durable. On ne saurait admettre que les pays riches, après avoir dépouillé au XVIè siècle, l’Afrique de ses bras valides par l’esclavage, reviennent au XXIè siècle, dépouiller le continent de ses terres, gage de son réel développement. Le Fond International de Développement Agricole (FIDA) et l’Agence des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) se sont mobilisés pour exprimer leur inquiétude face à cette situation.
Il ne faut pas se leurrer ! Les gouvernants africains qui risquent de se faire piéger par quelques billets de banque, tout comme les anciens vendeurs d’esclaves africains dont les yeux brillaient à la vue de quelques pacotilles, attendent certainement que ces cessions aient des retombées positives sur les populations, qu’elles donnent lieu à des loyers annuels ou d’une coquette somme d’argent à la conclusion de l’accord, que les investisseurs s’engagent à faire bénéficier la région d’infrastructures routières, agricoles ou sociales, que les exploitations modernes génèrent des emplois sur place et impulsent le développement de filières de production. Seulement, l’opacité qui entourent les négociations ou la signature de ces contrats ne permettent pas de se fier à la bonne intention des investisseurs, qui sont loin d’être des philanthropes. Faut-il rappeler qu’avant tout, ces pays cherchent à développer des produits qui serviront à combler les besoins, notamment alimentaires de leurs populations ? Les premiers bénéficiaires de ces projets ne seraient donc pas les Africains contrairement à ce que laissent croire les apparences.
Au demeurant, il faut se poser la question sur la portée de l’engagement des pays africains dans ces contrats. Il faut s’inquiéter, en effet, de l’avenir de la jeunesse africaine qui se trouve ainsi compromis par la durée de ces types de bail (99 ans). Il faut aussi attirer l’attention de l’opinion publique sur la responsabilité des dirigeants africains concernés non seulement pour les générations actuelles mais aussi pour les générations futures, spécialement lorsque, du fait de ces transactions, elles ne pourront pas accéder ou elles accèderont difficilement à la propriété foncière dans leurs pays. L’Afrique doit se développer, certes. Mais il ne s’agit pas d’un développement à tout prix. Il faut donc arrêter le bradage des terres africaines !

































































